Aurélie se coucha avec une certaine appréhension. Depuis trois semaines, elle dormait mal, faisait des cauchemars dont elle ne parvenait pas à se souvenir et se réveillait plusieurs fois dans la nuit.
Pourtant, elle était exténuée. Elle avait besoin de se reposer. La jeune femme s'installa donc dans son lit, seule, prit un livre et s'endormit au bout de deux pages.
Il ne s'écoula qu'une vingtaine de minutes avant qu'Aurélie ne commençât à s'agiter dans son sommeil, gémissant et se débattant contre un ennemi invisible.
Subitement, le souffle court mais parfaitement réveillée, elle se redressa sur son lit. Son lit ? Non, ce n'était pas le sien et ce qui l'entourait n'avait rien à voir avec sa chambre. Était-elle toujours endormie ? Oui, probablement.
Aurélie se rallongea, puis ferma les yeux tout en tentant de calmer les battements frénétiques de son cœur. Une poignée de minutes suffit à la renvoyer dans les bras de Morphée et, curieusement, le reste de la nuit fut exceptionnellement calme.
La jeune femme se réveilla plusieurs heures plus tard, fraîche et dispose. Elle aurait été aux anges si elle avait reconnu l'endroit où elle se trouvait. Malheureusement, ce ne fut pas le cas. Rien de ce qu'elle voyait ne lui était familier.
Aurélie se leva d'un bond avant de jeter un regard circulaire autour d'elle, en proie à la panique.
Cette pièce avait dû être une chambre, autrefois. Désormais, ce n'était plus qu'une ruine. Il ne restait des murs qu'un amas de pierres nues posées les unes sur les autres. À cette vue, Aurélie songea qu'un simple souffle de vent pourrait faire tomber tout l'édifice.
Pourtant, par un étrange miracle, des dizaines de tableaux demeuraient accrochées aux murs : des portraits anciens, des paysages étranges, des scènes apocalyptiques... Aurélie en avait froid dans le dos. Un long frisson la parcourut, mais elle n'osa pas bouger. Elle poursuivit son inspection d'un regard effaré, remarqua que le lit et les draps semblaient aussi vieux que le reste, puis leva les yeux vers le plafond. Ou plutôt, l'absence de plafond. Le toit avait complètement disparu, probablement arraché au cours d'une tempête. Seul un ciel sombre tacheté d'étoiles se déployait au-dessus de sa tête.
Aurélie ne reconnaissait pas cet endroit. Elle n'avait pas la moindre idée d'où elle se trouvait ni de comment elle avait atterri ici. Et tout cela la terrifiait !
Les jambes tremblantes, elle se força à avancer vers le trou béant qui avait dû autrefois être une porte. De l'autre côté, un long couloir s'étalait à perte de vue. Autour d'elle, d'autres tableaux inquiétants semblaient la fixer. Un nouveau frisson la parcourut et elle se mit à prier que cette expérience n'était qu'un cauchemar comme tous ceux qui l'avaient épouvantée ces derniers temps.
Cela dit, rien ne parvenait à apaiser ses craintes.
Incapable de comprendre ce qu'il lui arrivait, Aurélie prit une profonde inspiration avant de longer le couloir d'un pas volontairement lent. Elle se tenait prête à fuir à la moindre présence suspecte. Pourtant, la jeune femme avait beau avancer et inspecter les pièces successives, elle ne vit pas l'ombre d'une personne. Rien. Le désert.
Enfin, au bout de plusieurs longues minutes de marche, elle atteignit l'extrémité du couloir. Un mur haut orné d'une immense peinture lui barrait le passage. Un clown terrifiant y était représenté. Ses yeux noirs et froids, son visage figé et son sourire carnassier arrachèrent un autre frisson à Aurélie. Elle dut se faire violence pour détacher son regard de ce tableau hideux. C'est alors qu'elle aperçut, sur sa droite, un escalier monter vers le néant, le haut des marches s'étant effondré depuis fort longtemps.
Sur sa gauche se tenait une porte close, la première qu'elle voyait depuis son réveil – mais était-elle seulement réveillée ?
Aurélie ne pouvait rien voir de l'intérieur de la pièce. D'ailleurs, le mur semblait plus solide, à cet endroit, et le plafond avait résisté aux intempéries.
Intriguée, la jeune femme tourna la poignée, puis poussa. En vain. La porte demeurait désespérément close. Soit le mécanisme était coincé, soit le verrou était tiré.
Aurélie s'apprêtait à faire demi-tour pour emprunter le couloir dans l'autre sens lorsqu'un raclement se fit entendre à l'intérieur de la pièce. La jeune femme sursauta puis, rassemblant tout son courage, posa l'oreille sur la porte en chêne massif.
Silence. Elle avait dû rêver.
Aurélie se redressa et se retrouva face au clown grimaçant. Elle détourna rapidement le regard, mais pas assez vite pour ne pas constater que son apparence avait changé. Son regard était devenu plus incisif et son sourire avait tourné au rictus. Un rictus cruel, démoniaque.
La jeune femme n'avait plus qu'un désir : fuir... ou se réveiller sur le champ. Mais elle commençait sérieusement à douter de l'éventualité de cette seconde option.
Le cœur battant à tout rompre, Aurélie fit volte-face, tournant le dos à cette effrayante peinture, puis s'élança dans le couloir. Malheureusement, à peine avait-elle franchi cinq mètres que le mur de gauche s'effondra devant elle, lui bloquant définitivement l'accès.
Elle se retrouva coincée, sans aucune issue. Seuls les escaliers détruits et la porte close pouvaient lui apporter une éventuelle solution pour sortir de cet enfer.
Un regard en arrière lui apprit que le clown peint avait une fois de plus changé d'apparence. Cette fois-ci, il semblait rire aux éclats, son regard malsain fixé sur elle.
Une terreur sans nom saisit Aurélie. Et si ce personnage effrayant parvenait à sortir de son cadre doré ? Mais non ! C'était ridicule... Tout aussi ridicule qu'une peinture qui modifiait son aspect à volonté. Elle devait forcément être en plein cauchemar.
Que pouvait-elle faire d'autre, désormais, que d'avancer vers cette œuvre abominable pour se rapprocher de ses deux dernières possibilités de fuite ?
Gardant un œil rivé sur le tableau – juste au cas où – Aurélie tenta d'abord l'escalier. Elle voyait bien qu'il ne menait nulle part, mais ne désespérait pas de trouver une issue en prenant de la hauteur. Elle grimpa autant que le lui permettait l'état des marches puis, une main posée sur le mur pour assurer son équilibre, jeta un regard circulaire autour d'elle.
Par endroit, elle pouvait voir par-dessus les restes de cloisons. Une forêt dense entourait la maison et aucune lumière ne vint lui apporter le moindre espoir. Par ailleurs, une fois en haut, elle se trouvait complètement bloquée, sans possibilité de sortir par où que ce soit.
Il ne lui restait plus qu'à redescendre, avec précaution, pour tenter sa dernière chance : la pièce fermée. D'un coup d'œil inquiet, la jeune femme surveilla la peinture en passant le plus loin possible du mur où elle était accrochée. Le clown avait retrouvé son expression originelle.
Dès qu'elle eut atteint sa destination, elle saisit la poignée sans attendre et essaya à nouveau d'ouvrir la porte, allant jusqu'à donner des coups d'épaule dans le bois pour débloquer le mécanisme. Une fois de plus, ce fut l'échec et un second raclement ponctua sa tentative. Qu'y avait-il derrière cette porte ? Un inconnu ? Un rat ? Un clown sadique ?
À peine cette pensée effleura-t-elle son esprit qu'elle se retourna pour voir l'évolution de la peinture. Rien n'avait changé depuis son dernier coup d'œil.
Soulagée, Aurélie poussa un long soupir, puis reporta son attention sur l'objectif à atteindre. Peu importait ce qui se trouvait dans cette pièce. Ce ne pouvait pas être plus terrifiant que ce clown. Et puis, de toute façon, elle était perdue si elle restait dans le couloir.
Il lui fallait ouvrir cette porte.
En un geste désespéré, Aurélie lança un grand coup de pied dans le panneau de bois, puis dans la serrure. Une sorte de gémissement retentit, mais la porte tint bon. La jeune femme poussa un cri de rage avant de recommencer. Une fois, deux fois, trois fois... À son grand dam, le mécanisme résista.
Pour une maison en ruine, elle s'avérait très solide !
Essoufflée par tant d'effort, Aurélie se laissa glisser contre le mur adjacent, le regard toujours rivé sur le clown. Un sourire se dessina sur son visage de peinture vernie, puis il parut lui faire un clin d'œil. Le mouvement fut si rapide que la jeune femme se demanda si elle ne l'avait pas imaginé.
Elle se redressait pour observer plus attentivement ces yeux terrifiants lorsque la porte s'ouvrit dans un mouvement brusque. Une femme d'une cinquantaine d'années apparut dans l'encadrement, son regard exaspéré fixé sur Aurélie.
— Est-ce vous qui faites tout ce boucan ? lui lança-t-elle en fronçant les sourcils.
La jeune femme en resta muette de stupeur. En dehors de sa colère visible d'avoir été dérangée, cette surprenante apparition n'avait rien d'alarmant. Les courts cheveux bruns, la peau légèrement hâlée, les yeux d'un vert profond, la robe de chambre élimée mais propre... tout cela n'était que très banal.
— D... désolée... bredouilla Aurélie en essayant de retrouver un calme apparent. Je cherchais juste la sortie.
Curieusement, la jeune femme se sentait ridicule.
— Que faites-vous ici ? demanda encore l'inconnue en penchant la tête de côté pour mieux observer son interlocutrice.
— Je l'ignore, répondit Aurélie avec un haussement d'épaules un peu forcé. Je me suis réveillée dans une chambre, de l'autre côté du couloir.
La quinquagénaire jeta un regard par-dessus son épaule avant de répliquer :
— Vous n'y retournerez pas, visiblement.
Elle ne semblait absolument pas étonnée de voir l'état de la maison. Comment pouvait-elle vivre dans un tel environnement et depuis quand se trouvait-elle ici ? Aurélie mourait d'envie de lui poser la question, mais l'inconnue la devança.
— Entrez !
La jeune femme obtempéra, non sans jeter un dernier regard au clown qui avait pris un nouvel aspect : celui de la feinte innocence.
En une poignée de secondes, Aurélie se retrouva dans une chambre richement meublée. Un lit double à baldaquin trônait au milieu de la pièce, entouré de deux tables de chevet sculptées ; une armoire aux dimensions impressionnantes longeait le mur de droite ; une bibliothèque pleine de livres anciens occupait celui de gauche ; un lutrin mettait en valeur un ouvrage épais empli d'une fine écriture manuscrite. Mais ce qui marqua le plus Aurélie fut l'absence de fenêtre. Qui plus est, la pièce était totalement close. Le sol, les murs, le plafond, tout semblait intact. La jeune femme ne vit pas la moindre lézarde qui aurait pu laisser penser qu'elle se trouvait toujours dans une demeure en ruine.
— J'ai pris soin de mon domaine, expliqua l'inconnue comme si elle lisait dans ses pensées.
Aurélie sursauta, mais ne fit aucun commentaire. Une peur sourde s'insérait de nouveau en elle. Comment allait-elle faire pour sortir de là ?
— On se sent seule dans un endroit comme celui-ci, vous savez ? poursuivit la quinquagénaire d'un air détaché. Je suis heureuse que vous vous soyez égarée ici. Vous me tiendrez compagnie.
— C'est-à-dire que... je travaille demain... balbutia Aurélie qui se sentait de plus en plus oppressée.
L'inconnue éclata de rire et la jeune femme crut un moment voir le clown en elle. Mais cette impression s'effaça rapidement. Dès que son visage redevint grave, elle fut de nouveau celle qui avait ouvert la porte.
— Bien sûr, bien sûr, fit-elle en lui tapotant gentiment le bras. Cela dit, le jour est encore loin... Vous resterez bien avec une pauvre veuve esseulée jusqu'au lever du soleil, n'est-ce pas ? À ce moment-là, je vous ferai raccompagner où vous voudrez.
— Où sommes-nous ? demanda Aurélie après une brève hésitation.
— Au milieu de nulle part, répondit évasivement la femme. Mais ne vous en faites pas. Nous ne sommes pas très loin de chez vous.
— Dans ce cas, d'accord... Je veux bien rester un peu à vos côtés.
Aurélie aurait accepté n'importe quoi avec la promesse de quitter cet endroit horrible. L'occupante des lieux commença alors à parler de tout et de rien, du temps maussade, du travail de bureau, des enfants... Elle semblait s'intéresser à beaucoup de choses et sa voix était agréable. Sa présence réconforta un peu Aurélie qui se prit au jeu et se surprit même à se dévoiler devant cette inconnue. Elle évoqua son enfance difficile, le divorce de ses parents, l'accident qui avait rendu son frère handicapé, son travail qui ne lui plaisait pas vraiment, ses problèmes financiers...
Quelques heures passèrent ainsi dans une ambiance plutôt agréable. Aurélie en avait presque oublié ce qu'elle avait enduré depuis son arrivée dans ce lieu étrange. Presque...
En effet, la quinquagénaire, qui s'avérait s'appeler Melinda, finit par avoir soif. D'un geste assuré, elle se leva de son lit où elle s'était installée pour discuter, puis ouvrit la porte d'un geste brusque.
— Qu'on m'amène du thé ! lança-t-elle comme si elle était une reine entourée de serviteurs prêts à satisfaire tous ses caprices.
Melinda referma aussitôt la porte et reprit sa place d'origine.
Trois minutes plus tard, deux coups brefs furent frappés sur le panneau de bois. Aurélie observa la femme se lever, entrebâiller la porte et saisir le plateau que portait une main gantée de blanc. Une chaussure démesurée dépassait du cadre. À cette vue, le cœur d'Amélie manqua un battement. Le clown ! C'était le clown qui faisait le service !
— N'ayez pas peur de lui, lança Melinda qui semblait une fois de plus lire dans ses pensées. Il n'est pas si méchant.
La jeune femme, de plus en plus mal à l'aise, se leva d'un bond. Elle se sentait comme prise au piège.
— Le soleil doit être levé, maintenant ! fit-elle d'une voix où s'entendait sa terreur.
Melinda posa le plateau sur le lit, puis se tourna calmement vers la jeune femme :
— Ne soyez pas ridicule, voyons. Vous allez bien rester encore un peu avec nous...
— Nous avions convenu que je resterais jusqu'à l'aube, plaida Aurélie d'un ton pressant.
— L'aube ? répéta Melinda en riant. Mais il n'y a pas d'aube ici. Pas de soleil. Pas de travail. Rien que le néant.
La panique s'empara d'Aurélie qui tenta de prendre la fuite. Elle ouvrit la porte à la volée et se retrouva nez à nez avec le clown, pleinement vivant malgré ses couleurs fanées par le temps. Son regard dur la transperça de part en part. La jeune femme poussa un hurlement, puis referma brutalement la porte. Mieux valait demeurer avec cette folle qu'avec le clown sorti de sa toile...
— Je veux partir ! s'écria-t-elle alors que des larmes de désespoir venaient perler à ses yeux.
— Vous ne pouvez pas, répondit Melinda d'un ton calme. J'ai travaillé trois semaines entières pour vous faire venir ici. J'ai besoin de compagnie... Je me sens tellement seule !
Elle montra le lutrin d'un vague geste de la main avant d'ajouter :
— Et puis, même si je le voulais, je ne connais pas la formule pour vous faire rentrer chez vous. Le grimoire ne mentionne aucunement cette possibilité.
Aurélie poussa un nouvel hurlement. Pourtant, elle refusait de se laisser décourager aussi facilement. Elle se battrait et finirait bien par trouver le moyen de sortir de cet endroit de malheur.
— N'y comptez pas ! s'exclama Melinda qui lisait en elle comme dans un livre ouvert. Personne n'a jamais réussi à fuir d'ici. Ce n'est pas vous qui y parviendrez.
Un silence s'abattit entre elles. Aurélie chassa ses larmes du revers de la main, sans quitter des yeux la sorcière.
— Cette force et ce courage qui vous animent sont tout à votre honneur, poursuivit la femme d'un ton posé. Mais vous n'êtes pas prête d'arriver à vos fins. Vous pourrez peut-être quitter mon antre, mais vous tomberez sur un endroit encore plus inquiétant, occupé par des gens encore plus malintentionnés, et ainsi de suite jusqu'à ce que vous finissiez par devenir folle. Et rien ni personne ne vous apportera de l'aide. Ici, on aime voir souffrir les gens... Vous êtes en enfer, ma chère !
Un rire tonitruant ponctua cette révélation. Aurélie en resta sans voix. Puis un second rire accompagna le premier, celui du clown qui se trouvait juste derrière elle.
La jeune femme poussa un hurlement de terreur avant de s'évanouir au pied de ces créatures malsaines.
Les yeux de la jeune femme se mirent à papillonner. Une lumière éclatante l'aveuglait. Elle se sentit revivre lorsqu'elle réalisa ce que cela signifiait. Il faisait jour. Elle n'était plus en enfer. Tout cela n'avait été qu'un horrible cauchemar. Pourtant, tout semblait si réel !
Aurélie prit une profonde inspiration et sourit doucement, soulagée. Elle se redressa sur son lit, puis laissa ses yeux s'habituer progressivement à la lumière.
Toutefois, elle se rendit rapidement compte que cet éclat n'avait rien à voir avec le soleil. Un immense feu brûlait dans la cheminée. Des âmes hurlantes pénétraient tour à tour dans l'âtre, alimentant ainsi un bûcher de plus en plus brillant.
Melinda lui jeta un sourire aimable, puis jeta une autre âme dans le feu, d'un geste désinvolte.
— Un peu de thé ? proposa le clown, son regard sadique posé sur une Aurélie terrifiée.